23.06.2009
Corps palimpseste
Mais, la naissance ne dit pas tout *
(...) Je suis né près d’une rivière. Quasiment au bord. Presque sur sa berge. Je suis né à la rivière, du jour où mon père en a retiré un poisson argenté au bout d’une ligne de fortune. Ce chevesne, ce dard, ruisselant de lumière, tout frétillant dans l’herbe fraîche du jardin, cet être mystérieux sorti du courant sombre devient soudain pour moi la preuve indiscutable de l’existence du monde, d’un monde différent du monde familier et superficiel auquel je me suis habitué jusque-là. Je suis né par la rivière, son courant, ses trous d’eau, ses fonds sableux, vaseux, rocailleux, herbeux, ses poissons aux dos sombres et aux flancs argentés qui éclairent soudain l’entre deux eaux.
Je suis né aussi à cette fraction de seconde où un cercueil sort de l’église, porté par des soldats en uniformes d’apparat. Un détachement militaire les accompagne. La foule des fidèles marche à pas lents, tête baissée. Noirceur d’un midi de deuil. Soudain, retentissent des paroles, brèves, dures comme la pierre, suivies de la détonation d’une salve de fusil de guerre. La cérémonie se déroule devant le monument aux morts de ma commune. Je me suis arrêté, n’osant pas perturber par ma présence passagère l’étrange rituel. Mon esprit navigue à une vitesse fulgurante entre cette scène d’il y a quelques semaines où le mort d’aujourd’hui riait sur son vélo en compagnie de son frère au moment du départ pour "là-bas", en Algérie et cette terre étrange que je ne connais que par les ouï-dire de vantardise des conscrits de la classe 1957 qui chantent à tue-tête, jours de semaine et dimanches des chants bellicistes et des couplets sur leur soi-disant regrets de laisser leur bonne amie au pays. Je suis né en ces secondes uniques au monde qui existe bel et bien en dehors des frontières de mon canton et où l’on peut rire et mourir, pleurer et vivre dans le deuil d’innocents sacrifiés. Tout ça, incorporé, forcément laisse des traces en vous avec lesquelles vous devez composer.
P.R.
* A écouter , ce mardi soir à la Maison Louis Guilloux 13 rue Lavoisier Saint Brieuc : au rendez-vous annuel des ateliers d'écriture du GFEN
* A paraître dans le prochain numéro de la revue Filigrane
08:01 Publié dans Famille | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : traces, mémoire, composition française








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